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en quête d'un devenir-soi nutritionnel

Colonisés à l'insu de notre plein gré?

23.11.19 Je n'ai pas assez de souffle pour soupirer quand j'entends des amis me rétorquer: "Je sais, les gafam nous pompent nos data, mais je n'ai rien à cacher" ou "je me protège bien". Pourquoi soupirer?
Suite de mon dossier de geekette sur l'empereur numérique et ses valets, les gafam.



Je n'ai pas assez de souffle pour soupirer quand j'entends des amis me rétorquer: "Je sais, les gafam nous pompent nos data, mais je n'ai rien à cacher" ou "je me protège bien". Je ne vais pas prendre 3 heures pour leur expliquer que tel n'est pas l'enjeu de mes mises en garde. Je tiens à mes amis, or je deviens spécialement peu drôle quand je touche ce débat. Je concentre mes réflexions dans ce dossier-ci. Libre à chacun de s'y plonger les jours où il a envie de bien, bien, déprimer.

Ce qui se joue: le risque d'une prise en main globale de l'humain, aux fins de le mécaniser et de l'instrumentaliser, déguisée sous des annonces de grande bienveillance à notre égard. "On" entretient notre confortable cyber-béatitude par de lancinantes litanies, comme "grâce à nos outils connectés, vous vivrez mieux, vous communiquerez mieux, vous vivrez plus vieux". Sidérant comme même des copains intelligents tombent dans ce piège grossier d'une forme d'industrialisation de leur vie. Faute de nous réveiller du rêve du tout numérique, nous allons tous devenir l'équivalent de la gravure de Kubin que j'ai affichée ici.

Le fait que chacun ne pense qu'à son nombril ("mes" data, "ma" vie privée) est symptomatique de notre époque qui surinvestit l'individu. Pensez-vous seulement au collectif, aux systèmes institués? N'ayez crainte, vous n'y avez pas pensé, mais les gafam l'ont fait pour vous. Ils ont la ferme intention, déclarée en outre (!), de guider les comportements de l'humain en vue de manipulations commerciales. Ils en ont l'intention et ils ont les ressources nécessaires, grâce aux dons de tous ceux qui tondent leur pelouse, depuis mon cousin jusqu'à des radios nationales ou de grands magazines qui leur ont cédé leur part de liberté. Effet collatéral de ce téléguidage consenti: ils se substituent petit à petit à nos ciments de groupe - ce qui ne représente pas seulement nos états, mais aussi nos cercles traditionnels: village, famille, figures d'autorité comme le médecin ou le professeur, etc. Et, mon petit dada, le cercle de nos traditions car, les clics aidant, la mémoire devient celle d'un poisson rouge, le recours aux paroles des Anciens devient ringard. Je fais court car je revendique le côté "humeur" de mes billets, que je gribouille le matin, le temps de me mettre en train, le temps de me reconnecter au monde. Je n'ai pas d'intention philosophique ou pédagogique, je fais juste mon petit Jiminy Cricket. Et je vous expose mes questions via ce blog, histoire de lâcher la grappe à mes proches qui en ont sérieusement classe.

Petite minute pédagogique: l'argot "classe" doit ici dériver de "khalass" en arabe, soit "finis-en steup, on n'en peut plus". Mes seules leçons d'argot viennent du cher Frédéric Dard.

Le sujet est si complexe que je vous renvoie à un camarade. J'ai trouvé un autre Cassandre, qui a bien mieux formalisé ce que je soupçonne depuis quelques années et que je tente de transmettre dans ce dossier. Il le communique avec son talent de philosophe déconstructeur du réel, qui fait du vrai prospectivisme - non pas les yeux rivés sur des lendemains qui chantent (pas), mais bien ancré dans le présent. Les yeux ouverts! Avec une parole belle, fine, travaillée.

Comme Cassandre, il voit l'avenir, mais sa malédiction est que personne ne l'écoute. Enfin, pas "personne": moi, oui! Je vois venir à grand pas tout ce qu'il nous détaille. Au point que je ne comprends pas pourquoi mes interlocuteurs ne voient pas le même tableau. Il leur reste toujours un peu de foi dans leurs Pères symboliques, j'imagine. Ils ne veulent pas voir que nos gouvernements, nos medias, ont démissionné, se sont soumis au nouvel empereur numérique pour des intérêts personnels, oubliant qu'ils mettent ainsi à mal le futur de nos sociétés. Ou alors, je présente le sujet de manière trop anxiogène?



Quelques incursions dans sa vision. Déjà en 2009, Sadin avait écrit "Surveillance globale : Enquête sur les nouvelles formes de contrôle". Il y a 10 ans, une éternité! Présentation éditeur de son livre de 2013: L' Humanité augmentée: L'administration numérique du monde
- L'organisation du monde, le cours de nos existences, ou la forme des choses, sont de plus en plus déterminés par des séries de chiffres, dévoilant une récente mathématisation de la vie. Peut-être avons-nous pénétré sans prendre garde à l'intérieur d'une matrice composée de codes nous englobant de part en part, à l'instar des «humains» déambulant de partout dans le plasma électronique de Matrix. Des séquences de bits invisibles informent nos esprits, instruisent nos gestes, ordonnent parfois nos décisions, à l'intérieur d'une architecture toujours plus sophistiquée et ajustée à chaque conjoncture singulière, suivant des processus qui nous restent masqués, contribuant à occulter leur puissance d'imprégnation sur nos consciences et nos corps. Probablement est-ce d'après cette tension entre puissance interprétative des processeurs et dimension imperceptible, que peut être pleinement saisie la notion de souveraineté de la technique. Non pas comme une force contraignante, prescriptive ou asservissante, mais comme une entité impersonnelle, multiforme, mue par une infinité d'intérêts, à qui il est accordé le pouvoir d'accompagner et de guider subrepticement le cours de nos quotidiens, contribuant à repousser en partie l'exercice au présent de notre faculté de jugement.
Ses ouvrages suivants: 2015, La Vie algorithmique: Critique de la raison numérique. 2016, La Silicolonisation du Monde, L'irrésistible expansion du libéralisme numérique. 2018, L' Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle: Anatomie d’un antihumanisme radical

L'écouter lors d'un direct YT sur le sujet: "l'asservissement par l'Intelligence Artificielle ?". Deux heures d'analyses brillantes, documentées par un amoureux de l'humain et de la liberté de penser.

 



Nul besoin de rester en ligne pour l'écouter. Téléchargez le podcast de ce long interview sur le site de Thinkerview, le producteur. Ecoutez-le en jardinant ou en tissant.

ou lire quelques tribunes sur son site, comme une tribune dans Libération en juin 2019 ou J’annonce la création d’un Comité Citoyen sur le Numérique, dans Le Monde, en 2017

 

J'aime quand il prédit qu'on vivra bientôt en permanence avec des fantômes matérialisés: "on" nous parlera à tout moment, dans la voiture, au bureau, chez nous,via les objets connectés. Et bien malin celui qui croit pouvoir gérer cet outil. Aussi vain que votre copain toxico: "t'inquiète, je gère".

Ceci n'a rien à faire dans un site qui tourne autour de l'alimentaire? Que nenni! Je fais ici le lien entre son analyse et le discours de mon ami Frank Pierobon sur l'animal, l'humain, le divin, objet de son cycle de conférence de l'automne 2019.

Je résume à la grosse louche une des facettes qui expliquerait notre hystérie actuelle autour de la condition animale. Hystérie? Ben ouais. Questionnements, préoccupations, réflexions quant au bien-être animal: tous bienvenus. Réactions épidermiques, sensiblerie (et non "sensibilité"), polémiques sans fond: voilà bien de l'émotivité pure, sans raison, ce que j'appelle hystérie.

Vous savez qu'il n'y a pas de meilleur défenseur des opprimés qu'un ancien enfant abusé. Vous savez que, vous préoccupant avec tant de diligence des pauvres de votre quartier, vous ne faites que soulager votre propre peur d'enfant de manquer de tout. Vous savez ou vous ne voulez pas savoir, peu importe: il se pourrait que notre volonté affirmée de ne plus vouloir "manger l'autre" , de vouloir le protéger, ne découle que de notre propre peur inconsciente d'être dévorés par les machines. Je pense que tous mes congénères le sentent comme je le sens. Mais tous ne veulent pas le "voir".

Je le "vois" grâce à ma motivation profonde - je reprends des termes de Sadin: dès que me sens déssaisie de mon pouvoir de décision, de mon autonomie et de ma dignité, je fais tout pour (re)devenir agissant.

Je suis à ce point convaincue que la montée de cette colonisation volontaire de l'humain par l'intelligence artificielle est inéluctable, quoiqu'on puisse prédire à nos congénères, que j'attends le fameux effondrement promis par les collapsologues : enfin le tout-numérique aura des chances d'être abattu, les gafams perdront leur outil d'emprise sur notre liberté de penser. Puisqu'aucun gouvernement ou groupe d'humains ne semble à même de leur mettre des bâtons dans les roues, la vie se chargera de le faire.

NB 25.11 J'ai ajouté une précision sur la critique classique de "Luddites"

Je présente mes excuses à Eric Sadin s'il trouve que j'ai réduit son discours ici. Mon intention: inviter à l'écouter ou à le lire et à vous faire votre propre opinion.


Merci de votre lecture. Fin provisoire du dossier à ce jour (novembre 2019). That's all folks! (ou "folk" si une seule personne m'a lue sur ce blog...)
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