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Conversation radiophonique   L'émerveillement

Hors sujet "alimentaire" pur, je voudrais partager avec vous le texte d'une conversation radiophonique de mon cher (feu) oncle GEORGES PASSELECQ, sur un sujet essentiel et aujourd'hui négligé: l'émerveillement! Cette intervention me semble si appropriée à notre sujet ... et ce cher Jojo-la-Bible dépasse si finement, si allègrement toutes les écoles de pensée étriquées auxquelles nous ont habitués les pères de l'Eglise ("Jojo-la-Bible" parce que moine à Maredsous entre autres)... Il y rejoint paradoxalement un gnostique comme Cioran « La science est l’escamotage de la sagesse au nom de la connaissance du monde », dans Entretiens (avec Luis Jorge Jalfen, 1982). En gros et en travers, l'émerveillement de l'enfant ne serait-il pas le chemin pour se re-naturer (si vous êtes ici, c'est probablement que cela correspond à votre recherche, non?). Bonne lecture, bonne délectation!

Entrevue avec le Père Georges Passelecq dans le cadre de l’émission RTBF
« Et si nous courions sur la lune… », juin 1993.

« JL » journaliste dont je n’ai pas le nom, pardon ; « GP »  Georges Passelecq

JL : J’ai le plaisir d’accueillir ce mercredi soir Georges Passelecq. Vous êtes moine à Maredsous. Est-ce qu’il est correct de vous présenter comme cela. Vous êtes avant tout un homme, ou vous êtes avant tout un moine. Dites-moi

GP : Un moine, oui, c’est la dénomination habituelle.

JL : C’est tout à fait prioritaire ?

GP : Ah oui, c’est ma vocation. Il y a tout de même un grand nombre d’années que je vis au monastère, par conséquent c’est comme cela que je dois apparaître en public, je n’ai pas à cacher quoi que ce soit. J’abats mes cartes, si vous voulez.

JL : La vie en abbaye, de l’extérieur, peut sembler à beaucoup de personnes une vie coupée du cours du monde. Ce n’est pas le cas du tout.

GP : Non, non, ça, c’était bon pour le Moyen âge. Mais on a fortement évolué. Et avec le monde contemporain, le contact avec le monde est régulier, habituel et d’ailleurs bienvenu.

JL : Donc, pour vous, Maredsous n’est pas l’espace d’une retraite systématique.

GP : Non, mais c’est un foyer de vie intellectuelle, spirituelle, religieuse, voire mystique, ça dépend de chacun, mais qui entretient ce qu’on appelle la vie intérieure.

JL : La vie intellectuelle est votre souci principal, votre verbe principal, votre mobile principal ?

GP : Toute ma carrière. Depuis 1946 je suis dans les études bibliques de manière complète, et la prédication, par conséquent des recherches d’ordre d’histoire religieuse, ou bien de culture religieuse et d’études bibliques particulières.

JL : Vous avez réalisé notamment une traduction de la Bible.

GP : C’est exact. Entre 1946, mon retour d’Allemagne, jusque1951, j’ai traduit la totalité de la Bible, depuis l’hébreu, le grec, le latin et qui a paru à ce moment-là sous le nom de Bible de Maredsous.

JL : Quelles intentions particulières nourrissiez-vous dans ce travail de traduction ?

GP : L’intention principale c’est que la Bible soit accessible à des personnes non cultivées sur le plan supérieur. Par conséquent, l’usage d’un vocabulaire et d’un style qui ne soient ni pédants ni scientifques.

JL : Est-ce que vous avez eu des échos, du courrier, par exemple, de lecteurs, qui étaient surpris eux-mêmes de découvrir une lecture possible de la Bible ?

GP : à l’époque, mais ça fait 1951, nous sommes en 1993. Quarante deux ans… on n’écrit plus après 42 ans à un auteur et à un traducteur.

JL : Je pensais à l’époque, évidemment.

GP : Oui, à l’époque. Cela a fait un peu de sensation à l’époque, surtout que l’édition s’était vendue à un prix qui battait la concurrence, si vous voulez, parce que volontairement c’était une intention de mettre à la disposition le texte sacré.

JL : Georges Passelecq, j’aimerais bien que l’on passe par la question du vocabulaire. Je sais que vous y tenez aussi. Je sais que vous tenez à ce que l’on distingue le terme d’émerveillement d’autres synonymes ou d’autres termes que l’on aurait tendance à utiliser comme synonymes et auquel vous vous accordez une valeur particulière. Je sais aussi que vous m’avez demandé que, si musique il y avait dans cette heure que nous partageons, elle soit une musique choisie et qu’elle ait un rapport avec l’émerveillement. Puis-je vous demander de présenter cette musique que vous avez choisi de nous faire écouter en tout début d’émission ?

GP : Ce n’est pas un choix de priorité musicale ou d’esthétique particulière. J’ai choisi une phrase ou plutôt le thème majeur de l’Adagio du Concerto numéro 2 de Rachmaninoff, étant donné qu’il est intériorisé, qu’il est discret. C’est la seule raison. Et j’ai parlé aussi de musique en disant que je n’aimerais pas que la conversation soit interrompue parce que je ne vois pas le rapport entre une philosophie du thème que vous m’avez présenté, c’est-à-direl’émerveillement, avec des musique particulières. C’est un autre sujet, cela peut faire l’objet d’une autre séance. Mais alors on choisirait chaque fois un thème musical approprié à ce que l’on discute.

MUSIQUE

JL : Nous sommes ensemble (...) pour tenter de cerner une notion bien particulière qui est celle de l’émerveillement. L’émerveillement, c’est un mot que l’on pourrait prendre pour une sensation, pour une émotion intellectuelle, pour une émotion esthétique. Et pour vous, Georges Passelecq, l’émerveillement se distingue de certains de ces synonymes apparents. Pourquoi ? à quoi vous fait penser ce thème de l’émerveillement ?

GP : Nous nous lançons maintenant dans ce qu’on pourrait appeler une discussion philosophique, un dialogue. Je vais d’ailleurs vous faire une petite réflexion psychologique immédiate pour me justifier. Je suis effarouché. Effarouché et intimidé. Autant j’aimerais ou j’aime discuter avec quelqu’un face à face un problème, des problèmes, même des choses délicates ou intimes, autant je suis rétif par tempérament aux enregistrements … parce qu’on n’est pas deux : on est trois. Et je déteste le trou. Le trou, c’est l’entonnoir dans lequel on est obligé de jeter sa pensée. Pour moi c’est une image de l’irrécupérable. Il n’y a plus rien à faire et ça part sur les ondes. Alors, je suis intimidé, je préfère le dire tout de suite.

Cela dit, quand on prend le risque de discuter un sujet pareil c’est-à-dire l’émerveillement, on ne peut pas faire l’économie d’une mise au point terminologique. J’entends : il faut que nous soyons d’accord sur le sens des mots. émerveillement implique pour moi merveille et merveilleux. Et d’autre part « être émerveillé » c’est autre chose qu’être dans l’admiration. Parlez-moi d’émerveillement et je vois trotter sur l’horizon de ma plage de mémoire toute une sarabande de concepts, d’idées et d’images qui me font penser à ces petits bonshommes du peintre Folon que l’on a vus longtemps sur l’écran de la télévision en fin d’émissions en France. Alors, les voici : admirable, étonnant, étourdissant, extraordinaire, charmant, éblouissant, mirobolant, prodigieux, mirifique, surprise, stupéfaction, enthousiasme, ravissement, exaltation, enchantement, féerique, magique, fabuleux, fantastique, fascination, sublime. Voilà.

De même, à partir de merveille : les jardins suspendus de Babylone, les Pyramides, le Colosse de Rhodes, le Phare d’Alexandrie, le Zeus de Phydias.

Et encore, maintenant, des expressions : « Pic de la Mirandole, la merveille de son siècle » , « promettre monts et merveilles », « Monsieur, cet armagnac est une véritable merveille », « Il parle français à merveille », « Alice au Pays des merveilles ». Vous voyez, c’est copieux.

J’ai consulté Littré. « Merveille : ce qui cause une intense admiration, qui étonne et séduit par des qualités éminentes, exceptionnelles, hors des normes de la nature »...

et Descartes : émerveillement : une surprise qui provoque la recherche permanente et qui devient un sentiment de joie devant une réalité exceptionnellement (voilà le mot) riche.

Mais alors, il importe de distinguer l’émerveillement de l’admiration. Et je procède par des exemples. J’admire un produit de l’art technique : l’horloge de la cathédrale de Strasbourg. J’admire les prouesses d’un acrobate. J’admire telle toile d’un maître italien de la peinture en trompe l’œil. J’admire l’art de la fugue ou l’offrande musicale de Jean-Sébastien Bach. Mais par contre, je reste muet de stupéfaction devant le ciel étoilé, émerveillé par les pommiers en fleurs de Vincent Van Gogh, par la Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach ou par le Temple de Karnak.

La différence, c’est celle qu’il y a entre la prose et la poésie. C’est un supplément d’âme.

Cela dit, il semble que si on parle d’émerveillement, il faut nécessairement, présumer l’existence d’un objet, d’une personne, d’un événement sur le/ou la-quelle il se fixe. Je propose que ce soit le monde. L’univers peut être regardé, considéré ou contemplé selon diverses catégories parmi lesquelles je sélectionne le danger, le charme, le mystère, le merveilleux et le sublime.

D’autre part je confondrais volontiers univers et nature et dans celle-ci je distinguerais trois aspects qui forcent l’attention de l’homme. C’est la puissance, la beauté et la majesté.

JL : Des notions qui ont en commun quelque chose comme un dépassement ?

GP : Oui, quelque chose qui dépasse. Je crois que nous allons y venir par la force des choses et le fil du raisonnement. Est-il question de prendre contact avec le monde, on peut ou bien l’exploiter, ou bien en jouir, ou bien le craindre. Et où se situe l’émerveillement ? Permettez que je raisonne le problème et j’aimerais commencer par son aspect négatif. On considère trop souvent que le principal mérite de la nature est son utilité. En conséquence, l’utilisation des ressources de la nature et du monde constituerait la principale raison d’être de l’activité humaine. C’est ce que suggère la désignation anthropologique : « homo faber », c’est-à-dire un animal qui fabrique des instruments, à qui l’univers apparaît comme un gigantesque étui à outils, dont la seule raison d’être est de satisfaire à ses besoins. Si bien que, si les anciens grecs étudiaient pour savoir, si les hébreux étudiaient pour adorer, le homo faber étudie pour utiliser. Il semble alors qu’il ne puisse plus justifier les valeurs autrement qu’en fonction de l’efficacité. Connaissance signifie réussite. L’homme cherche un degré maximum de confort en échange d’une dépense minimum d’énergie. Dans ces conditions tout peut être réduit à des chiffres. Et alors règne sa majesté l’ordinateur.

JL : (riant) ....que visiblement vous appréciez !

GP : oui et non

JL : ... que vous admirez, qui ne vous émerveille pas, par contre.

GP : Que j’admire. Je ne suis pas émerveillé, justement. L’homme a foi dans les statistiques que l’ordinateur produit et il déteste l’idée de mystère qui bien entendu échappe à l’ordinateur. c’est-à-dire que celui-ci est un esclave parfaitement obéissant mais inexorablement bête. Bête comme un boulet de canon. Depuis le triomphe qu’a provoqué l’invention de l’hypothèse Big Bang par les astrophysiciens l’homme s’imagine pouvoir bientôt expliquer le fond de tous les mystères. Naïf. Il oublie que nous sommes entourés de toutes parts par des choses que nous pouvons peut-être percevoir - et encore ! - mais en tout cas ne pas comprendre. Pourquoi ? Parce que la raison est un mystère pour elle-même. Les réalisations de l’intelligence dans le domaine scientifique sont éblouissantes au point que l’homme va bientôt se croire le maître de la terre. Or il demeure aveugle aux vraies valeurs. Et malgré tout cela l’angoisse plane dans l’humanité, laquelle humanité ressemble à la population d’une basse cour où le coq pousse le cri d’alarme à l’approche de l’épervier. Et ainsi l’homme a peur de l’homme. Sa propre puissance le terrifie. Notre civilisation s’est montrée incapable d’endiguer la marée de la cruauté et de la violence. Dans la conscience humaine, les valeurs se confondent avec les besoins. Si le monde n’est qu’une simple occasion de puissance vers laquelle tous se ruent avec férocité, alors la seule divinité à laquelle nous puissions prétendre ne saurait être que le veau d’or. Si nous tenons le monde pour une boîte à outils, la nature devient incapable de nous montrer autre chose qu’elle même. Car c’est seulement dans la mesure où nous ressentons son mystère et sa majesté qu’elle nous invite à regarder au-delà d’elle même. Il est donc urgent que l’on engage la conscience de la majesté et du sublime à retrouver sa place dans l’esprit humain.

Nos écoles. Nos écoles enseignent l’exploitation de la réalité sous son aspect de puissance. On y essaie parfois de développer le sens de la beauté. Mais il n’existe aucune éducation au sublime. Nous enseignons aux enfants comment on mesure et comment on pèse; et nous omettons de leur expliquer comment on admire et comment on s’émerveille. Le sens du sublime, qui est le signe de la grandeur de l’âme humaine, est un don ... rare, précieux, qu’il convient de cultiver. Sans lui, le monde reste plat et vide. Et permettez que je prenne mon exemple dans la Bible. Le thème majeur de cette poésie n’est pas le charme de la nature, mais sa majesté. Et ce que cette poésie s’applique à enseigner et à célébrer c’est le caractère sublime du monde.

JL : Comment est-ce qu’à votre avis on peut inviter un enfant - puisque vous parlez d’éducation au sublime, d’initiation - à votre avis par quel moyen peut-on inviter à ouvrir le bon œil, à tendre la bonne oreille et à ouvrir peut être le cœur aussi ?

GP Mon métier n’est pas celui de pédagogue. J’ai perdu contact avec la jeunesse depuis longtemps bien que j’ai été professeur pendant quelques années (latin et grec et français). Mais là je crois qu’il y a moyen de le faire – et c’est une longue éducation qui doit se faire sans que l’enfant s’en doute. C’est par l’attitude du professeur, c’est par l’expression de sa propre réaction à la réalité que passe le message. Ce n’est pas un message qu’on peut exprimer dans un manuel.

JL : Vous avez sans doute une conception très noble du professeur ou de l’humain en général ?

GP : Ah oui, bien sûr. Oui, oui, oui. C’est une des plus nobles professions, d’ailleurs. Les grands ont été des enseignants. Bouddha a été un enseignant, Jésus Christ a été un enseignant, Confucius a été un enseignant, par exemple. Mais je reviens maintenant si vous permettez à la notion de sublime qui a été soulevée il y a quelques instants. Je la conçois comme une forme de beauté, beauté qui est et spéciale et mystérieuse et laquelle implique les notions de grandeur, d’immensité, d’obscurité, de majesté, voire de menace et de danger. Devant cette beauté, on ressent une sorte de stupéfaction, d’effroi, et précisément d’émerveillement. Cela s’applique aux produits du génie, génie humain s’entend, à la conduite morale, à l’œuvre d’art tout à fait comme à la nature elle-même telle qu’elle est. Un auteur latin tardif, un certain Longin, considérant que l’homme a le pouvoir de répondre à ce sublime, en déduit la grandeur (c’est une citation) spirituelle de l’âme humaine. Et il ajoute dans la même foulée que la portée de la pénétration de l’entendement humain outrepasse la dimension de l’univers ; et que l’esprit de l’homme fait craquer les bornes du monde matériel. Et s’il fallait citer le passage complet, il ajoute encore : « la nature ne nous pousse pas à admirer un petit ruisseau qui fait tourner une roue mais le Nil, le Danube ou le Rhin de même que le soleil et les étoiles nous étonnent et l’Etna en éruption force notre admiration. » fin de citation.

C’est de bonne philosophie. Mais encore un autre, Kant, tente une définition. « Est sublime », écrit-il, « ce qui est grand au delà de toute compréhension, ce en regard de quoi tout le reste est petit - et spécifiquement les aspects de la nature dont la contemplation nous dirige précisément vers l’idée de l’infini ».

Mais ces définitions ne me satisfont pas. Le sublime ne s’oppose pas à la beauté, il ne doit pas davantage être considéré comme une catégorie exclusivement esthétique. Non. Si l’expérience de sublime peut être ressentie sous l’angle de la beauté, elle peut l’être aussi dans les approches de la vérité et dans les actes de pure bonté. Et dans ces cas-là, le sublime, nous le voyons, mais nous sommes incapables de l’appréhender.

JL : Il acquiert une valeur éthique, dans ce cas ?

GP : Exactement. Il est des choses qui dans leur silence font allusion à une signification qui les dépasse. Cette allusion, cet appel discret constitue, me semble-t-il, le sublime. Il est en même temps alors la justification ultime de la réalité. Il est ce que nos mots, nos concepts, nos catégories mentales n’atteindront jamais, que ce soit dans le domaine de l’art, de la pensée ou précisément de la conduite généreuse (et nous sommes dans l’éthique). Il est ce dont se nourrissent les âmes des artistes, les âmes des penseurs et les âmes des saints. C’est ainsi qu’il n’est pas nécessairement lié à l’énorme et aux dimensions écrasantes. Il peut être senti à propos de l’œil d’un insecte ou d’une seule goutte d’eau. Un myosotis, un flocon de neige peuvent faire naître en nous le sens du merveilleux qui est précisément notre réponse au sublime.

JL : Est ce que vous pensez que le sublime est une notion accessible à tous ? J’aurais envie de dire : est-ce que l’éthique est d’un accès démocratique ? Ou encore une fois est-ce qu’il faut que cela passe par un enseignement, par une initiation ; et donc, finalement, on va se retrouver avec un petit groupe d’hommes qui partageront les mêmes aspirations...

GP : Non, non. Le sublime est lié à la candeur. Mais j’en dirai un mot tout à l’heure, à propos des enfants, si nous avons le temps. Parce que je crois que ce n’est pas une catégorie intellectuelle, c’est une catégorie humaine. Nous sommes dans la parole de l’Evangile : « Je te bénis, père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et que tu les as révélées aux petits ». Je crois que c’est la réponse à votre question.

JL : Est-ce que vous pensez que la foi participe de cet appel du sublime, de cette interpellation du sublime chez l’homme ?

GP : Oui, oui, évidemment. Indiscutablement. Et cela dit, il faut encore aller plus loin. Le sublime n’est pas un aspect ultime de la réalité, c’est-à-dire une qualité significative par elle-même. Il peut encore représenter quelque chose de plus grand que lui-même. Il peut être lié avec quelque chose qui le dépasse et que les yeux ne pourront jamais voir. Je dirais que le sublime n’est en soi ni une chose ni une qualité. Il est un événement, une merveille, un acte, voire un drame. Car, invisiblement, ce qui paraît parfaitement naturel, tel la germination d’une plante, est tout simplement merveilleux. C’est pourquoi la vraie réponse au sublime ce n’est pas seulement un (...... coupure fin de cassette, au lecteur de compléter la phrase).

(...) la platitude et l’indifférence au sublime, donc la grossièreté qui consiste à tenir les choses pour établies. Or, dans l’univers, il n’est rien qui arrive de soi. L’homme moderne, le pauvre, est affecté d’une tendance à croire d’une part que tout peut être expliqué, que la réalité est somme toute une affaire assez simple où il suffit de mettre un peu d’ordre pour y voir clair ; et d’autre part que le monde contient en lui même sa propre explication et que toute les énigmes peuvent être résolues. Alors il n’y a plus d’émerveillement. Au mieux il n’y a plus que le simple effet de la nouveauté sur des esprits indifférents. Je parle de cette tournure d’esprit maintenant qui croit qu’on pourra tout expliquer. En tout cas je crois qu’elles se rencontrent plus souvent et davantage dans des ouvrages de vulgarisation, donc de deuxième classe, que parmi les œuvres des vrais savants. J’entends des savants créateurs. Je crois que Newton, Pascal, Pasteur, Einstein se sont plutôt considérés comme des enfants qui en folâtrant ont ramassé quelques beaux coquillages sur la grève d’un océan d’incompréhensibilité. J’ai dit « des enfants ». à noter aussi que, de manière générale, beaucoup de gens ne découvrent pas volontiers ni pas facilement la grandeur et le merveilleux dans les choses qui leurs sont familières. Et pourtant il y a des lois qui règlent le cours des événements naturels. Mais le fin du fin en matière d’émerveillement se trouve précisément dans une surprise chaque fois et perpétuellement renouvelée devant le fait que justement il existe des événements. On cite, mais je ne l’ai pas vérifié, Platon déclarant que c’est par l’émerveillement que débute la philosophie. Un peu comme l’homme qui dit : « tiens, pas possible, comment se fait-il que ? ». C’est le propre de l’homme à l’esprit borné de ne pas remarquer que l’existence présente des mystères. Et c’est comme ça que l’étonnement est le prélude obligé du connaître. Mais dans ces conditions l’émerveillement ne serait-il qu’une simple forme d’étonnement ? Et je dis non. Non, parce que pour l’esprit qui est inspiré l’émerveillement est une forme de pensée et non pas simplement une réaction. Il persiste quand la connaissance est acquise. Dans le monde il n’y a pas de réponse explicative qui puisse prendre la place de l’émerveillement. Toutefois, dans le marasme de la mentalité contemporaine, le sens du merveilleux recule. Ce déclin est un symptôme alarmant. Car le bonheur ne commence qu’au moment où l’on comprend qu’une vie sans émerveillement ne vaut pas la peine d’être vécue.

En réalité c’est en partie dans l’émerveillement que commence la conscience du divin. L’obstacle majeur au développement de cette conscience, c’est l’adaptation, c’est l’habitude, c’est la routine à tout ce qui est conventionnel et à toute espèce de cliché. L’émerveillement implique aussi la conscience d’un état d’inadaptation de la personne ou de l’esprit aux mots et aux notions - ce qui est la condition préalable d’une prise de conscience authentique de la réalité dans son ensemble. L’émerveillement porte ainsi non seulement sur ce que nous voyons mais sur l’acte même de voir ainsi que sur la personne elle-même qui s’émerveille de pouvoir voir. D’ailleurs l’acte même de la pensée déjoue la pensée. Le mystère règne dans la perception, dans l’explication, dans le raisonnement. Et on aura beau citer le célèbre « Connais-toi toi-même » du Temple d’Apollon à Delphes, il ne pourra jamais expliquer la grâce qui est faite à l’homme de savoir traiter le concret par la magie de l’abstraction. Nous ne possédons ni l’objet de la pensée ni la pensée elle-même. Nous ne faisons que pratiquer une sorte d’alchimie subtile qui associe l’une et l’autre. Le fait le plus incompréhensible, c’est le fait même d’être capable de comprendre. Ce qui est un comble dans l’état d’émerveillement, c’est le fait qu’un minimum de perception représente en lui même un maximum de l’énigme. Par son émerveillement, l’homme rencontre alors le sublime dans l’espace et dans le temps, dans la nature, dans l’histoire, non seulement dans l’exceptionnel , mais aussi dans les lieux communs de la vie. Son être même le remplit de stupéfaction. Mais alors un piège serait à éviter : le sens du mystérieux et de la transcendance ne devrait surtout pas devenir une sorte de fourre-tout, un mol oreiller sur lequel se prélasseraient les intelligences paresseuses. Il ne doit pas se substituer à la réflexion et à l’analyse, lorsque l’analyse est possible. Il ne peut pas étouffer le doute lorsque le doute est légitime. Pourtant si l’homme prétend rester fidèle à sa dignité, il doit conserver et même entretenir présent à son esprit le sens du merveilleux c’est-à-dire de ce qu’il y a de grand, d’excellent, de beau, de ce qui fait que la nature, un objet, une œuvre, une personne, un événement peuvent enlever, ravir, transporter, et exalter l’âme, l’esprit et le cœur. Voilà le sens du merveilleux, c’est la porte qui donne accès à l’ineffable.

JL : à l’ineffable ! J’aurais tendance à dire qu’il faut absolument s’arrêter sur ce mot là, on ne peut pas trouver plus beau mot de la fin. Puisque je ne vais pas vous demander d’explication de cet ineffable…

GP : Précisément. Si ineffable il y a, c’est qu’on ne peut pas le dire !

JL : Par contre, je voulais quand même vous demander si la notion d’état de grâce était une notion qu’on pourrait rapprocher de certains étapes de votre raisonnement dans l’accès au sublime et de l’ouverture de l’esprit et du cœur humain au sublime.

GP : écoutez, je vais d’abord vous dire une chose, c’est que l’état de grâce, ce n’est pas l’état de grâce théologique. L’état de grâce c’est l’état où quelqu’un a reçu quelque chose. C’est ça que j’ai voulu dire. Alors, l’état de grâce appartient aussi à ce domaine. C’est encore de l’ineffable, ça ne se dit pas, justement alors il ne faut pas me demander d’essayer de dire justement les choses qu’on ne peut plus dire, faute de mots, faute de concepts.

JL : Est-ce que vous pensez qu’un consensus est possible sur l’ineffable ?

GP : Oui. Je ne crois pas que des opinions philosophiques, ou des opinions scientifiques, ou des opinions esthétiques ou de quelque nature que ce soit, puissent entamer de genre de chose. C’est pour ça que j’ai finalement accepté votre proposition : c’est que le thème me plaisait. Je crois qu’on pourrait en faire même une charnière de la pensée, précisément par l’état de grâce . D’ailleurs tout ce que j’ai dit ici n’est pas entièrement de moi. Je voudrais pouvoir rendre hommage à quelqu’un que très peu de gens connaissent, je crois, ici. C’est un personnage tout particulier, qui est mort en 1974 ou 1975, et qui s’appelle Abraham Joshua Eschel, le rabin Eschel - que j’ai connu à New York après avoir traduit en français une de ses œuvres philosophiques. C’est un homme qui a fait sur moi une très, très grande impression et qui probablement a exercé une influence. Il se targuait d’exprimer le judaïsme en termes de philosophie religieuse. Ce n’est pas le moment ici de décrire toutes ses idées mais l’émerveillement est aussi une des charnières de sa propre pensée pour l’accès au divin. Je ne sais pas si je serais d’accord de manière définitive sur la certitude que l’émerveillement amène à la notion du divin, mais en tout cas je ne vois pas de manière d’élever l’esprit de l’homme à un tel niveau que de passer par ce genre d’admiration, de candeur - chez un homme qui avait à ce moment-là certainement 75 ans - devant les choses. Pour lui tout parlait . Je ne dirais pas que cela ressemble au roman pseudo-classique d’Edouard Estonnier d’il y a environ 65 ou 70 ans, qui était intitulé  »Les choses parlent », mais ce n’est tout de même pas tellement éloigné. Si les choses parlent, c’est qu’elles ont quelque chose à dire. Ce qui est à dire parfois dépasse la possibilité de parole. C’est de lui que j’ai hérité d’une sensibilité beaucoup plus grande à la face… (voilà) la face cachée des choses, qui toutes (la voix insiste) en ont une, absolument, à condition de savoir la voir.

JL : Vous parliez de candeur tout à l’heure à propos de ce rabin Eschel qui vous a inspiré, qui vous a influencé dans le cheminement de votre pensée. Candeur, est-ce qu’il faut l’entendre au sens d’un regard d’enfant. Pour vous même, avez-vous l’impression d’être vigilant et d’essayer de préserver ce regard ?

GP : Je pourrais rejoindre en même temps une conclusion à notre entretien ou même un souhait à exprimer. C’est que précisément l’exemple du rabin Heschel était pour moi tel que tout parlait par ses yeux. Il avait des yeux d’enfant. Quand il parlait de choses comme celles-ci, son regard brillait. Par conséquent, il y a quelque chose qui sort et en même temps quelque chose qui entre. Je crois que rien ne vaut l’aspect de l’enfant, du petit enfant qui est extasié devant une pâquerette. Justement, cette perception-là, c’est la perception que nous, chrétiens, nous pouvons accepter, ou plutôt dont nous pouvons accepter l'expression par le Seigneur Jésus Christ lorsqu’il dit: « Vous n’obtiendrez pas le Royaume si vous ne vous faites pas comme un enfant, si vous ne le regardez pas comme un enfant »  c’est-à-dire dans un regard d’une pureté telle que rien d’étranger ne vient obscurcir l’éclat ou l’éblouissement.

JL : Pourtant j’ai l’impression que la socialisation inévitable de l’enfant doit très tôt entamer cette pureté originelle.

GP : à mon avis, le fin du fin de l’éducation consisterait justement à empêcher que l’enfant ne perde cette naïveté fondamentale, la naïveté pas dans le sens justement d’infantilisme mais la candeur - je préfère le mot candeur au mot naïf – du regard qui cherche les choses telles qu’elles sont ; en plate expression, sans chercher midi à quatorze heures.

JL : Vous vous percevez comme un être réaliste ou idéaliste, Georges Passelecq, et est-ce contradictoire ? Peut-on tout à fait assumer les deux accès intellectuels, les deux aspirations ?

GP Je me perçois comme étant un peu trop rationaliste. On me le reproche d’ailleurs, on a le droit, et c’est peut être exact. Justement, la difficulté, c’est de tâcher de maintenir en combinaison ces deux aspects qui apparaissent contradictoires : le raisonnement et la contemplation, si vous voulez.

JL : Je vous remercie, Georges Passelecq, d’avoir accepté de passer cette heure avec nous dans « Si on courait sur la lune ». Je vous remercie aussi de nous avoir, j’espère, ouvert certains itinéraires, certains chemins à creuser encore ou à ré-écouter, à approfondir. Je vous souhaite un bon retour à l’abbaye de Maredsous. Décidément c’est votre espace vital.

GP : Bien sûr, et je vous remercie aussi de votre invitation, de votre amabilité, en dépit de la torture du microphone (rires).

JL : Merci d’avoir fait cette concession. Entrevue avec le Père Georges Passelecq dans le cadre de l’émission RTBF
« Et si nous courions sur la lune… », juin 1993.

« JL » journaliste dont je n’ai pas le nom, pardon ; « GP »  Georges Passelecq

JL : J’ai le plaisir d’accueillir ce mercredi soir Georges Passelecq. Vous êtes moine à Maredsous. Est-ce qu’il est correct de vous présenter comme cela. Vous êtes avant tout un homme, ou vous êtes avant tout un moine. Dites-moi

GP : Un moine, oui, c’est la dénomination habituelle.

JL : C’est tout à fait prioritaire ?

GP : Ah oui, c’est ma vocation. Il y a tout de même un grand nombre d’années que je vis au monastère, par conséquent c’est comme cela que je dois apparaître en public, je n’ai pas à cacher quoi que ce soit. J’abats mes cartes, si vous voulez.

JL : La vie en abbaye, de l’extérieur, peut sembler à beaucoup de personnes une vie coupée du cours du monde. Ce n’est pas le cas du tout.

GP : Non, non, ça, c’était bon pour le Moyen âge. Mais on a fortement évolué. Et avec le monde contemporain, le contact avec le monde est régulier, habituel et d’ailleurs bienvenu.

JL : Donc, pour vous, Maredsous n’est pas l’espace d’une retraite systématique.

GP : Non, mais c’est un foyer de vie intellectuelle, spirituelle, religieuse, voire mystique, ça dépend de chacun, mais qui entretient ce qu’on appelle la vie intérieure.

JL : La vie intellectuelle est votre souci principal, votre verbe principal, votre mobile principal ?

GP : Toute ma carrière. Depuis 1946 je suis dans les études bibliques de manière complète, et la prédication, par conséquent des recherches d’ordre d’histoire religieuse, ou bien de culture religieuse et d’études bibliques particulières.

JL : Vous avez réalisé notamment une traduction de la Bible.

GP : C’est exact. Entre 1946, mon retour d’Allemagne, jusque1951, j’ai traduit la totalité de la Bible, depuis l’hébreu, le grec, le latin et qui a paru à ce moment-là sous le nom de Bible de Maredsous.

JL : Quelles intentions particulières nourrissiez-vous dans ce travail de traduction ?

GP : L’intention principale c’est que la Bible soit accessible à des personnes non cultivées sur le plan supérieur. Par conséquent, l’usage d’un vocabulaire et d’un style qui ne soient ni pédants ni scientifques.

JL : Est-ce que vous avez eu des échos, du courrier, par exemple, de lecteurs, qui étaient surpris eux-mêmes de découvrir une lecture possible de la Bible ?

GP : à l’époque, mais ça fait 1951, nous sommes en 1993. Quarante deux ans… on n’écrit plus après 42 ans à un auteur et à un traducteur.

JL : Je pensais à l’époque, évidemment.

GP : Oui, à l’époque. Cela a fait un peu de sensation à l’époque, surtout que l’édition s’était vendue à un prix qui battait la concurrence, si vous voulez, parce que volontairement c’était une intention de mettre à la disposition le texte sacré.

JL : Georges Passelecq, j’aimerais bien que l’on passe par la question du vocabulaire. Je sais que vous y tenez aussi. Je sais que vous tenez à ce que l’on distingue le terme d’émerveillement d’autres synonymes ou d’autres termes que l’on aurait tendance à utiliser comme synonymes et auquel vous vous accordez une valeur particulière. Je sais aussi que vous m’avez demandé que, si musique il y avait dans cette heure que nous partageons, elle soit une musique choisie et qu’elle ait un rapport avec l’émerveillement. Puis-je vous demander de présenter cette musique que vous avez choisi de nous faire écouter en tout début d’émission ?

GP : Ce n’est pas un choix de priorité musicale ou d’esthétique particulière. J’ai choisi une phrase ou plutôt le thème majeur de l’Adagio du Concerto numéro 2 de Rachmaninoff, étant donné qu’il est intériorisé, qu’il est discret. C’est la seule raison. Et j’ai parlé aussi de musique en disant que je n’aimerais pas que la conversation soit interrompue parce que je ne vois pas le rapport entre une philosophie du thème que vous m’avez présenté, c’est-à-direl’émerveillement, avec des musique particulières. C’est un autre sujet, cela peut faire l’objet d’une autre séance. Mais alors on choisirait chaque fois un thème musical approprié à ce que l’on discute.

MUSIQUE

JL : Nous sommes ensemble (...) pour tenter de cerner une notion bien particulière qui est celle de l’émerveillement. L’émerveillement, c’est un mot que l’on pourrait prendre pour une sensation, pour une émotion intellectuelle, pour une émotion esthétique. Et pour vous, Georges Passelecq, l’émerveillement se distingue de certains de ces synonymes apparents. Pourquoi ? à quoi vous fait penser ce thème de l’émerveillement ?

GP : Nous nous lançons maintenant dans ce qu’on pourrait appeler une discussion philosophique, un dialogue. Je vais d’ailleurs vous faire une petite réflexion psychologique immédiate pour me justifier. Je suis effarouché. Effarouché et intimidé. Autant j’aimerais ou j’aime discuter avec quelqu’un face à face un problème, des problèmes, même des choses délicates ou intimes, autant je suis rétif par tempérament aux enregistrements … parce qu’on n’est pas deux : on est trois. Et je déteste le trou. Le trou, c’est l’entonnoir dans lequel on est obligé de jeter sa pensée. Pour moi c’est une image de l’irrécupérable. Il n’y a plus rien à faire et ça part sur les ondes. Alors, je suis intimidé, je préfère le dire tout de suite.

Cela dit, quand on prend le risque de discuter un sujet pareil c’est-à-dire l’émerveillement, on ne peut pas faire l’économie d’une mise au point terminologique. J’entends : il faut que nous soyons d’accord sur le sens des mots. émerveillement implique pour moi merveille et merveilleux. Et d’autre part « être émerveillé » c’est autre chose qu’être dans l’admiration. Parlez-moi d’émerveillement et je vois trotter sur l’horizon de ma plage de mémoire toute une sarabande de concepts, d’idées et d’images qui me font penser à ces petits bonshommes du peintre Folon que l’on a vus longtemps sur l’écran de la télévision en fin d’émissions en France. Alors, les voici : admirable, étonnant, étourdissant, extraordinaire, charmant, éblouissant, mirobolant, prodigieux, mirifique, surprise, stupéfaction, enthousiasme, ravissement, exaltation, enchantement, féerique, magique, fabuleux, fantastique, fascination, sublime. Voilà.

De même, à partir de merveille : les jardins suspendus de Babylone, les Pyramides, le Colosse de Rhodes, le Phare d’Alexandrie, le Zeus de Phydias.

Et encore, maintenant, des expressions : « Pic de la Mirandole, la merveille de son siècle » , « promettre monts et merveilles », « Monsieur, cet armagnac est une véritable merveille », « Il parle français à merveille », « Alice au Pays des merveilles ». Vous voyez, c’est copieux.

J’ai consulté Littré. « Merveille : ce qui cause une intense admiration, qui étonne et séduit par des qualités éminentes, exceptionnelles, hors des normes de la nature »...

et Descartes : émerveillement : une surprise qui provoque la recherche permanente et qui devient un sentiment de joie devant une réalité exceptionnellement (voilà le mot) riche.

Mais alors, il importe de distinguer l’émerveillement de l’admiration. Et je procède par des exemples. J’admire un produit de l’art technique : l’horloge de la cathédrale de Strasbourg. J’admire les prouesses d’un acrobate. J’admire telle toile d’un maître italien de la peinture en trompe l’œil. J’admire l’art de la fugue ou l’offrande musicale de Jean-Sébastien Bach. Mais par contre, je reste muet de stupéfaction devant le ciel étoilé, émerveillé par les pommiers en fleurs de Vincent Van Gogh, par la Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach ou par le Temple de Karnak.

La différence, c’est celle qu’il y a entre la prose et la poésie. C’est un supplément d’âme.

Cela dit, il semble que si on parle d’émerveillement, il faut nécessairement, présumer l’existence d’un objet, d’une personne, d’un événement sur le/ou la-quelle il se fixe. Je propose que ce soit le monde. L’univers peut être regardé, considéré ou contemplé selon diverses catégories parmi lesquelles je sélectionne le danger, le charme, le mystère, le merveilleux et le sublime.

D’autre part je confondrais volontiers univers et nature et dans celle-ci je distinguerais trois aspects qui forcent l’attention de l’homme. C’est la puissance, la beauté et la majesté.

JL : Des notions qui ont en commun quelque chose comme un dépassement ?

GP : Oui, quelque chose qui dépasse. Je crois que nous allons y venir par la force des choses et le fil du raisonnement. Est-il question de prendre contact avec le monde, on peut ou bien l’exploiter, ou bien en jouir, ou bien le craindre. Et où se situe l’émerveillement ? Permettez que je raisonne le problème et j’aimerais commencer par son aspect négatif. On considère trop souvent que le principal mérite de la nature est son utilité. En conséquence, l’utilisation des ressources de la nature et du monde constituerait la principale raison d’être de l’activité humaine. C’est ce que suggère la désignation anthropologique : « homo faber », c’est-à-dire un animal qui fabrique des instruments, à qui l’univers apparaît comme un gigantesque étui à outils, dont la seule raison d’être est de satisfaire à ses besoins. Si bien que, si les anciens grecs étudiaient pour savoir, si les hébreux étudiaient pour adorer, le homo faber étudie pour utiliser. Il semble alors qu’il ne puisse plus justifier les valeurs autrement qu’en fonction de l’efficacité. Connaissance signifie réussite. L’homme cherche un degré maximum de confort en échange d’une dépense minimum d’énergie. Dans ces conditions tout peut être réduit à des chiffres. Et alors règne sa majesté l’ordinateur.

JL : (riant) ....que visiblement vous appréciez !

GP : oui et non

JL : ... que vous admirez, qui ne vous émerveille pas, par contre.

GP : Que j’admire. Je ne suis pas émerveillé, justement. L’homme a foi dans les statistiques que l’ordinateur produit et il déteste l’idée de mystère qui bien entendu échappe à l’ordinateur. c’est-à-dire que celui-ci est un esclave parfaitement obéissant mais inexorablement bête. Bête comme un boulet de canon. Depuis le triomphe qu’a provoqué l’invention de l’hypothèse Big Bang par les astrophysiciens l’homme s’imagine pouvoir bientôt expliquer le fond de tous les mystères. Naïf. Il oublie que nous sommes entourés de toutes parts par des choses que nous pouvons peut-être percevoir - et encore ! - mais en tout cas ne pas comprendre. Pourquoi ? Parce que la raison est un mystère pour elle-même. Les réalisations de l’intelligence dans le domaine scientifique sont éblouissantes au point que l’homme va bientôt se croire le maître de la terre. Or il demeure aveugle aux vraies valeurs. Et malgré tout cela l’angoisse plane dans l’humanité, laquelle humanité ressemble à la population d’une basse cour où le coq pousse le cri d’alarme à l’approche de l’épervier. Et ainsi l’homme a peur de l’homme. Sa propre puissance le terrifie. Notre civilisation s’est montrée incapable d’endiguer la marée de la cruauté et de la violence. Dans la conscience humaine, les valeurs se confondent avec les besoins. Si le monde n’est qu’une simple occasion de puissance vers laquelle tous se ruent avec férocité, alors la seule divinité à laquelle nous puissions prétendre ne saurait être que le veau d’or. Si nous tenons le monde pour une boîte à outils, la nature devient incapable de nous montrer autre chose qu’elle même. Car c’est seulement dans la mesure où nous ressentons son mystère et sa majesté qu’elle nous invite à regarder au-delà d’elle même. Il est donc urgent que l’on engage la conscience de la majesté et du sublime à retrouver sa place dans l’esprit humain.

Nos écoles. Nos écoles enseignent l’exploitation de la réalité sous son aspect de puissance. On y essaie parfois de développer le sens de la beauté. Mais il n’existe aucune éducation au sublime. Nous enseignons aux enfants comment on mesure et comment on pèse; et nous omettons de leur expliquer comment on admire et comment on s’émerveille. Le sens du sublime, qui est le signe de la grandeur de l’âme humaine, est un don ... rare, précieux, qu’il convient de cultiver. Sans lui, le monde reste plat et vide. Et permettez que je prenne mon exemple dans la Bible. Le thème majeur de cette poésie n’est pas le charme de la nature, mais sa majesté. Et ce que cette poésie s’applique à enseigner et à célébrer c’est le caractère sublime du monde.

JL : Comment est-ce qu’à votre avis on peut inviter un enfant - puisque vous parlez d’éducation au sublime, d’initiation - à votre avis par quel moyen peut-on inviter à ouvrir le bon œil, à tendre la bonne oreille et à ouvrir peut être le cœur aussi ?

GP Mon métier n’est pas celui de pédagogue. J’ai perdu contact avec la jeunesse depuis longtemps bien que j’ai été professeur pendant quelques années (latin et grec et français). Mais là je crois qu’il y a moyen de le faire – et c’est une longue éducation qui doit se faire sans que l’enfant s’en doute. C’est par l’attitude du professeur, c’est par l’expression de sa propre réaction à la réalité que passe le message. Ce n’est pas un message qu’on peut exprimer dans un manuel.

JL : Vous avez sans doute une conception très noble du professeur ou de l’humain en général ?

GP : Ah oui, bien sûr. Oui, oui, oui. C’est une des plus nobles professions, d’ailleurs. Les grands ont été des enseignants. Bouddha a été un enseignant, Jésus Christ a été un enseignant, Confucius a été un enseignant, par exemple. Mais je reviens maintenant si vous permettez à la notion de sublime qui a été soulevée il y a quelques instants. Je la conçois comme une forme de beauté, beauté qui est et spéciale et mystérieuse et laquelle implique les notions de grandeur, d’immensité, d’obscurité, de majesté, voire de menace et de danger. Devant cette beauté, on ressent une sorte de stupéfaction, d’effroi, et précisément d’émerveillement. Cela s’applique aux produits du génie, génie humain s’entend, à la conduite morale, à l’œuvre d’art tout à fait comme à la nature elle-même telle qu’elle est. Un auteur latin tardif, un certain Longin, considérant que l’homme a le pouvoir de répondre à ce sublime, en déduit la grandeur (c’est une citation) spirituelle de l’âme humaine. Et il ajoute dans la même foulée que la portée de la pénétration de l’entendement humain outrepasse la dimension de l’univers ; et que l’esprit de l’homme fait craquer les bornes du monde matériel. Et s’il fallait citer le passage complet, il ajoute encore : « la nature ne nous pousse pas à admirer un petit ruisseau qui fait tourner une roue mais le Nil, le Danube ou le Rhin de même que le soleil et les étoiles nous étonnent et l’Etna en éruption force notre admiration. » fin de citation.

C’est de bonne philosophie. Mais encore un autre, Kant, tente une définition. « Est sublime », écrit-il, « ce qui est grand au delà de toute compréhension, ce en regard de quoi tout le reste est petit - et spécifiquement les aspects de la nature dont la contemplation nous dirige précisément vers l’idée de l’infini ».

Mais ces définitions ne me satisfont pas. Le sublime ne s’oppose pas à la beauté, il ne doit pas davantage être considéré comme une catégorie exclusivement esthétique. Non. Si l’expérience de sublime peut être ressentie sous l’angle de la beauté, elle peut l’être aussi dans les approches de la vérité et dans les actes de pure bonté. Et dans ces cas-là, le sublime, nous le voyons, mais nous sommes incapables de l’appréhender.

JL : Il acquiert une valeur éthique, dans ce cas ?

GP : Exactement. Il est des choses qui dans leur silence font allusion à une signification qui les dépasse. Cette allusion, cet appel discret constitue, me semble-t-il, le sublime. Il est en même temps alors la justification ultime de la réalité. Il est ce que nos mots, nos concepts, nos catégories mentales n’atteindront jamais, que ce soit dans le domaine de l’art, de la pensée ou précisément de la conduite généreuse (et nous sommes dans l’éthique). Il est ce dont se nourrissent les âmes des artistes, les âmes des penseurs et les âmes des saints. C’est ainsi qu’il n’est pas nécessairement lié à l’énorme et aux dimensions écrasantes. Il peut être senti à propos de l’œil d’un insecte ou d’une seule goutte d’eau. Un myosotis, un flocon de neige peuvent faire naître en nous le sens du merveilleux qui est précisément notre réponse au sublime.

JL : Est ce que vous pensez que le sublime est une notion accessible à tous ? J’aurais envie de dire : est-ce que l’éthique est d’un accès démocratique ? Ou encore une fois est-ce qu’il faut que cela passe par un enseignement, par une initiation ; et donc, finalement, on va se retrouver avec un petit groupe d’hommes qui partageront les mêmes aspirations...

GP : Non, non. Le sublime est lié à la candeur. Mais j’en dirai un mot tout à l’heure, à propos des enfants, si nous avons le temps. Parce que je crois que ce n’est pas une catégorie intellectuelle, c’est une catégorie humaine. Nous sommes dans la parole de l’Evangile : « Je te bénis, père, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants et que tu les as révélées aux petits ». Je crois que c’est la réponse à votre question.

JL : Est-ce que vous pensez que la foi participe de cet appel du sublime, de cette interpellation du sublime chez l’homme ?

GP : Oui, oui, évidemment. Indiscutablement. Et cela dit, il faut encore aller plus loin. Le sublime n’est pas un aspect ultime de la réalité, c’est-à-dire une qualité significative par elle-même. Il peut encore représenter quelque chose de plus grand que lui-même. Il peut être lié avec quelque chose qui le dépasse et que les yeux ne pourront jamais voir. Je dirais que le sublime n’est en soi ni une chose ni une qualité. Il est un événement, une merveille, un acte, voire un drame. Car, invisiblement, ce qui paraît parfaitement naturel, tel la germination d’une plante, est tout simplement merveilleux. C’est pourquoi la vraie réponse au sublime ce n’est pas seulement un (...... coupure fin de cassette, au lecteur de compléter la phrase).

(...) la platitude et l’indifférence au sublime, donc la grossièreté qui consiste à tenir les choses pour établies. Or, dans l’univers, il n’est rien qui arrive de soi. L’homme moderne, le pauvre, est affecté d’une tendance à croire d’une part que tout peut être expliqué, que la réalité est somme toute une affaire assez simple où il suffit de mettre un peu d’ordre pour y voir clair ; et d’autre part que le monde contient en lui même sa propre explication et que toute les énigmes peuvent être résolues. Alors il n’y a plus d’émerveillement. Au mieux il n’y a plus que le simple effet de la nouveauté sur des esprits indifférents. Je parle de cette tournure d’esprit maintenant qui croit qu’on pourra tout expliquer. En tout cas je crois qu’elles se rencontrent plus souvent et davantage dans des ouvrages de vulgarisation, donc de deuxième classe, que parmi les œuvres des vrais savants. J’entends des savants créateurs. Je crois que Newton, Pascal, Pasteur, Einstein se sont plutôt considérés comme des enfants qui en folâtrant ont ramassé quelques beaux coquillages sur la grève d’un océan d’incompréhensibilité. J’ai dit « des enfants ». à noter aussi que, de manière générale, beaucoup de gens ne découvrent pas volontiers ni pas facilement la grandeur et le merveilleux dans les choses qui leurs sont familières. Et pourtant il y a des lois qui règlent le cours des événements naturels. Mais le fin du fin en matière d’émerveillement se trouve précisément dans une surprise chaque fois et perpétuellement renouvelée devant le fait que justement il existe des événements. On cite, mais je ne l’ai pas vérifié, Platon déclarant que c’est par l’émerveillement que débute la philosophie. Un peu comme l’homme qui dit : « tiens, pas possible, comment se fait-il que ? ». C’est le propre de l’homme à l’esprit borné de ne pas remarquer que l’existence présente des mystères. Et c’est comme ça que l’étonnement est le prélude obligé du connaître. Mais dans ces conditions l’émerveillement ne serait-il qu’une simple forme d’étonnement ? Et je dis non. Non, parce que pour l’esprit qui est inspiré l’émerveillement est une forme de pensée et non pas simplement une réaction. Il persiste quand la connaissance est acquise. Dans le monde il n’y a pas de réponse explicative qui puisse prendre la place de l’émerveillement. Toutefois, dans le marasme de la mentalité contemporaine, le sens du merveilleux recule. Ce déclin est un symptôme alarmant. Car le bonheur ne commence qu’au moment où l’on comprend qu’une vie sans émerveillement ne vaut pas la peine d’être vécue.

En réalité c’est en partie dans l’émerveillement que commence la conscience du divin. L’obstacle majeur au développement de cette conscience, c’est l’adaptation, c’est l’habitude, c’est la routine à tout ce qui est conventionnel et à toute espèce de cliché. L’émerveillement implique aussi la conscience d’un état d’inadaptation de la personne ou de l’esprit aux mots et aux notions - ce qui est la condition préalable d’une prise de conscience authentique de la réalité dans son ensemble. L’émerveillement porte ainsi non seulement sur ce que nous voyons mais sur l’acte même de voir ainsi que sur la personne elle-même qui s’émerveille de pouvoir voir. D’ailleurs l’acte même de la pensée déjoue la pensée. Le mystère règne dans la perception, dans l’explication, dans le raisonnement. Et on aura beau citer le célèbre « Connais-toi toi-même » du Temple d’Apollon à Delphes, il ne pourra jamais expliquer la grâce qui est faite à l’homme de savoir traiter le concret par la magie de l’abstraction. Nous ne possédons ni l’objet de la pensée ni la pensée elle-même. Nous ne faisons que pratiquer une sorte d’alchimie subtile qui associe l’une et l’autre. Le fait le plus incompréhensible, c’est le fait même d’être capable de comprendre. Ce qui est un comble dans l’état d’émerveillement, c’est le fait qu’un minimum de perception représente en lui même un maximum de l’énigme. Par son émerveillement, l’homme rencontre alors le sublime dans l’espace et dans le temps, dans la nature, dans l’histoire, non seulement dans l’exceptionnel , mais aussi dans les lieux communs de la vie. Son être même le remplit de stupéfaction. Mais alors un piège serait à éviter : le sens du mystérieux et de la transcendance ne devrait surtout pas devenir une sorte de fourre-tout, un mol oreiller sur lequel se prélasseraient les intelligences paresseuses. Il ne doit pas se substituer à la réflexion et à l’analyse, lorsque l’analyse est possible. Il ne peut pas étouffer le doute lorsque le doute est légitime. Pourtant si l’homme prétend rester fidèle à sa dignité, il doit conserver et même entretenir présent à son esprit le sens du merveilleux c’est-à-dire de ce qu’il y a de grand, d’excellent, de beau, de ce qui fait que la nature, un objet, une œuvre, une personne, un événement peuvent enlever, ravir, transporter, et exalter l’âme, l’esprit et le cœur. Voilà le sens du merveilleux, c’est la porte qui donne accès à l’ineffable.

JL : à l’ineffable ! J’aurais tendance à dire qu’il faut absolument s’arrêter sur ce mot là, on ne peut pas trouver plus beau mot de la fin. Puisque je ne vais pas vous demander d’explication de cet ineffable…

GP : Précisément. Si ineffable il y a, c’est qu’on ne peut pas le dire !

JL : Par contre, je voulais quand même vous demander si la notion d’état de grâce était une notion qu’on pourrait rapprocher de certains étapes de votre raisonnement dans l’accès au sublime et de l’ouverture de l’esprit et du cœur humain au sublime.

GP : écoutez, je vais d’abord vous dire une chose, c’est que l’état de grâce, ce n’est pas l’état de grâce théologique. L’état de grâce c’est l’état où quelqu’un a reçu quelque chose. C’est ça que j’ai voulu dire. Alors, l’état de grâce appartient aussi à ce domaine. C’est encore de l’ineffable, ça ne se dit pas, justement alors il ne faut pas me demander d’essayer de dire justement les choses qu’on ne peut plus dire, faute de mots, faute de concepts.

JL : Est-ce que vous pensez qu’un consensus est possible sur l’ineffable ?

GP : Oui. Je ne crois pas que des opinions philosophiques, ou des opinions scientifiques, ou des opinions esthétiques ou de quelque nature que ce soit, puissent entamer de genre de chose. C’est pour ça que j’ai finalement accepté votre proposition : c’est que le thème me plaisait. Je crois qu’on pourrait en faire même une charnière de la pensée, précisément par l’état de grâce . D’ailleurs tout ce que j’ai dit ici n’est pas entièrement de moi. Je voudrais pouvoir rendre hommage à quelqu’un que très peu de gens connaissent, je crois, ici. C’est un personnage tout particulier, qui est mort en 1974 ou 1975, et qui s’appelle Abraham Joshua Eschel, le rabin Eschel - que j’ai connu à New York après avoir traduit en français une de ses œuvres philosophiques. C’est un homme qui a fait sur moi une très, très grande impression et qui probablement a exercé une influence. Il se targuait d’exprimer le judaïsme en termes de philosophie religieuse. Ce n’est pas le moment ici de décrire toutes ses idées mais l’émerveillement est aussi une des charnières de sa propre pensée pour l’accès au divin. Je ne sais pas si je serais d’accord de manière définitive sur la certitude que l’émerveillement amène à la notion du divin, mais en tout cas je ne vois pas de manière d’élever l’esprit de l’homme à un tel niveau que de passer par ce genre d’admiration, de candeur - chez un homme qui avait à ce moment-là certainement 75 ans - devant les choses. Pour lui tout parlait . Je ne dirais pas que cela ressemble au roman pseudo-classique d’Edouard Estonnier d’il y a environ 65 ou 70 ans, qui était intitulé  »Les choses parlent », mais ce n’est tout de même pas tellement éloigné. Si les choses parlent, c’est qu’elles ont quelque chose à dire. Ce qui est à dire parfois dépasse la possibilité de parole. C’est de lui que j’ai hérité d’une sensibilité beaucoup plus grande à la face… (voilà) la face cachée des choses, qui toutes (la voix insiste) en ont une, absolument, à condition de savoir la voir.

JL : Vous parliez de candeur tout à l’heure à propos de ce rabin Eschel qui vous a inspiré, qui vous a influencé dans le cheminement de votre pensée. Candeur, est-ce qu’il faut l’entendre au sens d’un regard d’enfant. Pour vous même, avez-vous l’impression d’être vigilant et d’essayer de préserver ce regard ?

GP : Je pourrais rejoindre en même temps une conclusion à notre entretien ou même un souhait à exprimer. C’est que précisément l’exemple du rabin Heschel était pour moi tel que tout parlait par ses yeux. Il avait des yeux d’enfant. Quand il parlait de choses comme celles-ci, son regard brillait. Par conséquent, il y a quelque chose qui sort et en même temps quelque chose qui entre. Je crois que rien ne vaut l’aspect de l’enfant, du petit enfant qui est extasié devant une pâquerette. Justement, cette perception-là, c’est la perception que nous, chrétiens, nous pouvons accepter, ou plutôt dont nous pouvons accepter l'expression par le Seigneur Jésus Christ lorsqu’il dit: « Vous n’obtiendrez pas le Royaume si vous ne vous faites pas comme un enfant, si vous ne le regardez pas comme un enfant »  c’est-à-dire dans un regard d’une pureté telle que rien d’étranger ne vient obscurcir l’éclat ou l’éblouissement.

JL : Pourtant j’ai l’impression que la socialisation inévitable de l’enfant doit très tôt entamer cette pureté originelle.

GP : à mon avis, le fin du fin de l’éducation consisterait justement à empêcher que l’enfant ne perde cette naïveté fondamentale, la naïveté pas dans le sens justement d’infantilisme mais la candeur - je préfère le mot candeur au mot naïf – du regard qui cherche les choses telles qu’elles sont ; en plate expression, sans chercher midi à quatorze heures.

JL : Vous vous percevez comme un être réaliste ou idéaliste, Georges Passelecq, et est-ce contradictoire ? Peut-on tout à fait assumer les deux accès intellectuels, les deux aspirations ?

GP Je me perçois comme étant un peu trop rationaliste. On me le reproche d’ailleurs, on a le droit, et c’est peut être exact. Justement, la difficulté, c’est de tâcher de maintenir en combinaison ces deux aspects qui apparaissent contradictoires : le raisonnement et la contemplation, si vous voulez.

JL : Je vous remercie, Georges Passelecq, d’avoir accepté de passer cette heure avec nous dans « Si on courait sur la lune ». Je vous remercie aussi de nous avoir, j’espère, ouvert certains itinéraires, certains chemins à creuser encore ou à ré-écouter, à approfondir. Je vous souhaite un bon retour à l’abbaye de Maredsous. Décidément c’est votre espace vital.

GP : Bien sûr, et je vous remercie aussi de votre invitation, de votre amabilité, en dépit de la torture du microphone (rires).