taty lauwers

cuisinez selon votre nature

en quête d'un devenir-soi nutritionnel

Même les meilleurs s'y perdent

1.3.2020. Pauvre boeuf émissaire, même les intelligences les plus pointues perdent le discernement quand elles sont confrontées à ton avenir. Analysons le cas avec un article du brillant Jean-Marc Jancovici.

NB. Internautes fraichement débarqués sur ce site, je publie les brouillons d'un livre à paraître "Le boeuf émissaire". J'y résumerai les pistes de réflexion et les arguments pour les parents et les enseignants rationnels qui veulent décontaminer les ados des rumeurs antiviande actuelles. Commencer la lecture par ordre chronologique inversé à partir du 3 janvier 2020.
 



"Nourritures vraies"
nouvelle édition 2018


On m'a signalé qu'en France, Jean-Marc Jancovici fait figure d’autorité sur le réchauffement climatique et ses solutions. Il est même appelé comme expert auprès des instances officielles. Voir sa bio.  Je l'ai donc écouté en interview, puis j'ai bien sûr été sur son site voir ce qu'il disait de la viande et du climat. On aime tout chez lui : ingénieur (donc rigoureux) une verbalité pointue comme savent la cultiver nos voisins français, une façon d’annoncer l’effondrement sans prendre de gants  et un attachement aux chiffres qui nous aide à réfléchir.

Enfin, qui nous aideRAIT à réfléchir… Le conditionnel s’impose car, bien que je ne connais rien aux énergies fossiles dont il traite au principal, je connais un peu le dossier que j’ai appelé « le bœuf émissaire », c’est-à-dire l’impact mal compris de l’élevage dans une agriculture durable. Or, son développé sur la viande et l’avenir de l’agriculture est bourré d’amalgames, de fausses certitudes (lire son article « La planète entière pourrait-elle manger bio ?).

Qu’on s’entende bien sur les termes. Selon la FAO (Nations Unies), une agriculture durable et climato-sympa est une alimentation qui protège la biodiversité et les écosystèmes, qui est acceptable culturellement, accessible, économiquement loyale et réaliste, sûre, nutritionnellement adéquate et bonne pour la santé, et qui optimise l’usage des ressources naturelles et humaines. C’est donc une alimentation bonne pour la santé/nutrition de l'Homme, qui protège l’environnement et qui est socio-culturellement acceptable.
En quoi réduire l’élevage, en particulier bovin comme le suggère notre ami Janco, répondrait à ces critères ?

Ce n’est pas à moi de démonter son article, ce qui serait drôlement utile vu sa réputation et vu son succès médiatique, car je ne suis personne pour lui. Il ne lirait même pas mon compte-rendu. Je peux cependant souligner ce qui me titille, en attendant qu'un pro arrive à lui prouver qu'il doit arrêter de répéter ce mantra qui n'a aucune validité scientifique. Je l'ai encore entendu le répéter lors d'une récente entrevue sur Thinkerview.

On commence fort par un graphique sur la répartitition des terres agricoles et par des affirmations catégoriques, sans source : « Dans cet ensemble, plus de la moitié sert à l’alimentation des animaux (80% aux USA), et en particulier des bovins (à peu près les 3/4 du total) » dont « une bonne moitié des céréales, soit environ 15% des surfaces ». Tiens, les agrocarburants ne sont pour rien dans la monopolisation des terres arables pour les céréales ? Sait-il que nos modes culturaux sont fort différents en France, qu’on n’a pas de feedlots à l’Américaine ? A-t-il jeté un coup d'oeil au dossier de l'INRA que j'ai déjà relayé? Lire leur dossier.

Que penser de son « Entre 65 et 70% de la surface agricole française est donc consacrée à l’alimentation des animaux », si l’on sait que les prairies occupent près de la moitié de ces surfaces et qu’elles ne sont pas arables. La phrase en perd tout son sens. Et si l’on sait qu’elles seraient même une solution climatique puisque, bien menées, elles séquestrent le carbone.

A un moment, il relève des chiffres provenant de la FAO via le WRI (World Resource Institute). Venant d’une pointure comme lui, on se serait attendu à ce qu’il consulte le rapport original de la FAO, en le confrontant aux dernières évolutions (car la FAO se trompe parfois, figurez-vous, et ils font amende honorable). Nous n’avons pas la source initiale ni de l’un ni de l’autre. Qui, en lisant cet article, va cliquer plus loin ? En outre, je ne prends jamais à la lettre ce qui provient du WRI, car ce sont des idéologues plutôt que des scientifiques.

Il cite une étude évaluant la "surface nécessaire pour nourrir en bio la population allemande, en millions d’hectares, selon la part de produits animaux dans la ration alimentaire". Je voudrais vérifier la méthodologie utilisée, ainsi qu’évaluer si Lotter a bien respecté les données initiales (ce ne serait pas la première fois que le téléphone arabe scientifique déforme des données de base).  Il cite la source : Seemueller, 2000, cité par Lotter, 2003 – Journal of Sustainable Agriculture. Cela va me coûter quelques clics. Via https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1300/J064v21n04_06, je trouve la référence à Seemueller, M. 2000. Der Einfluss unterschiedlicher Landbewirtschaftungssysteme auf die Ernaehrungssituation in Deutschland in Abhaengigkeit des Konsumverhaltens der Verbraucher. OEko-Institut e.V. Freiburg, DE. 114 p. ISBN 3–934490-08–5 . Que je télécharge. Heureusement je lis l’allemand. Malheureusement, je ne suis pas experte en agroécologie.

Sur base de ces premiers chiffres, sa conclusion est « En résumé, tous manger bio serait possible et signifierait manger moins de viande, notamment moins de viande rouge ». Tout ça sur la foi de chiffres tronqués ? non vérifiés?

On peut continuer l'analyse avec le graphique sur l’augmentation de consommation de viande. «  L’explosion de la consommation de viande date de l’après-guerre, au moment de la diffusion des engrais et pesticides de synthèse, montrant d’une autre manière que consommation importante de viande et agriculture intensive sont couplées. ». Pour tout esprit rigoureux, corrélation ne signifie pas causalité. Et si c’était simplement que l’amélioration des techniques d’élevage a permis qu'on produise plus de viande avec moins de bras et moins de terres? Car je ne vois pas en quoi les engrais et pesticides de synthèse impactent de manière majeure l’élevage traditionnel. On sait qu’on engraisse un peu les prairies, mais infiniment moins que les champs.

Pour terminer sur des éléments de mon domaine, le tout dernier graphique pose aussi problème : un graphique provenant du CDC américain, dont on n’a pas la source exacte. On doit faire confiance à l’auteur. On ne sait pas qui a produit ce graphique, sur quelles bases, de quand il date. On y voit que le surpoids est défini comme dû " à une alimentation excessive ou très déséquilibrée compte tenu du niveau d’activité physique" - ce qui nous ramène à l'idéologie du CICO en nutri, qui n'a rien de valide scientifiquement. Ce "surpoids" interviendrait pour 35% dans les causes évitables de décès aux USA pour l’année 2000. Comme c'est flou, tout ça! Un graphique ne peut pas cacher une analyse tordue. En outre, en nutrition, on sait désormais que le surpoids n’est pas une cause de décès, c’est largement démontré. Ce sont les maladies de civilisation comme le diabète qui seraient incriminées, maladies dont les victimes sont en général en surpoids.

J’aimerais que le monde redevienne bio comme il l’a longtemps été, le titre de l'article est séducteur. Mais j'attends impatiemment qu'un pro m'aide à persuader Jean-Marc Jancovici de revoir ses données. J'ai rédigé un petit poster hier, pour manifester ce que j'observe depuis 20 ans: dès qu'on met le doigt dans la nutri ou l'assiette, le religieux repointe son nez, la science perd ses boulons - ce qui expliquerait qu'un éminent conférencier comme JMJ bâcle à ce point un article. Si même les plus futés d'entre nous tombent dans le panneau des amalgames et des données tronquées dès qu'il s'agit du boeuf, il doit y avoir en outre une constante mythologique qui sous-tend le débat.

BIO

Sa présentation. « Je suis professionnellement actif dans les domaines du changement climatique et de l'énergie depuis la fin des années 1990. Je suis actuellement chef d'entreprise, président d'association, enseignant, conférencier, et impliqué dans plusieurs autres entités qui ont toutes pour objet de limiter le réchauffement climatique et nous rendre résilients face à la raréfaction énergétique fossile. »