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en quête d'un devenir-soi nutritionnel

Cause animale ou cause du capital?


31.12.19 Je crois toujours en avoir fini avec mon dossier sur la légende végane, mais j'ai encore un petit filon pour vous: le dernier livre de Jocelyne Porcher: "Cause animale, cause du capital" (115 pages, 12€).

Cette chercheuse s'étonne de la récente montée des préoccupations pour le bien-être animal alors que ses anciennes interventions sur le sujet n'étaient pas entendues - ce que je confirme car, lors de mes premières années en nutri il y a 20 ans, j'ai rencontré le même déni lors de mes conférences. Avec des airs entendus, on nous présente la brutalité de l'élevage concentrationnaire comme si c'était une découverte. Si le sujet n'était pas si grave, j'en sourirais: on dirait mon jeune neveu qui me montre un politicien qui ment. Bravo, choupi, de l'avoir découvert, mais on le savait, tu sais!

Porcher envisage une collusion d'intérêts avec les industriels des biotechnologies alimentaires, eux qui nous préparent la viande de labo, la "viande de demain" - en gros on soupçonne l'intervention d'un capitalisme financier qui cherche des canaux commerciaux pour plus d'industrie, plus de rentabilité.

Je ne cherchais pas un livre en particulier sur ce sujet, dont j'ai fait le tour (à peu près). Je cherchais comment traduire le délicieux raccourci de Diane Rodgers: "It is not the cow, it is the how" - utile quand on veut éclaircir une des floutitudes de la mouvance climato-végane sur l'élevage qui ternirait notre belle terre. On y amalgame l'élevage de mille vaches avec l'élevage tradi en pâtures, ce qui n'a strictement aucun sens (voir le rapport de l'INRA).

Les traductions auxquelles vous avez échappé:

  • "la vache a bon dos"
  • "la solution n'est pas dans le cul du boeuf"
  • "le prout des vaches, l'explication qui n'explique rien"
  • "le boeuf qui pète: c'est pas moi"

J'ai connu le travail de Jocelyne Porcher en suivant les interventions de Vinciane Desprets autour de la condition animale.

Porcher est directrice de recherches à l'INRA et a pratiqué de nombreux métiers auparavant, dont celui d'éleveuse de brebis. On est ici loin des discours désincarnés, elle connait sa matière.

J'ai commandé ce livre illico, car il semble qu'elle ait fait l'enquête que je cherchais: mais qui donc est derrière cette gigantesque "fabrique de l'opinion" récente qui promeut un régime inane? Voir mon dernier billet "sciento-végéto-logie". De telles carabistouilles, finement distillées par la grâce des réseaux sociaux, ne peuvent être qu'une construction.

Ajout 3.1.2020 Livre reçu et lu. L'enquête détaillée de Porcher confirme mes présupposés: l'hystérisation collective autour de "la" viande n'est pas tombée des nues... Son livre documente les ficelles, je me suis régalée.

Non, cher A., il n'y a pas de complot, je ne suis pas complotiste, mais j'ai bossé dans le lobbying, j'aime regarder les coulisses. Les grosses boîtes veulent vendre leur camelote, c'est bien normal. Cynique, mais normal, pas complotiste. Et cela passe par de grandes agences de communication qui sont surdouées pour faire croire ce qu'ils veulent à un public fatigué de faire le tri entre les fake news et les infos. Elles se sont fait les dents par exemple lors de la guerre du Golfe, lorsqu'elles ont manipulé des infos pour monter tout l'Occident contre un Irak qui "devait" être dompté. Je pense à ces émissions sur les prématurés koweitis morts de la brutalité des soldats (voir le détail). Un pur montage! Qu'on a passé en boucle sur les télés. Et qui a ému une majorité de spectateurs. Ah, la puissance de l'émotion!

J'invite les moins politisés d'entre vous à penser à cet autre exemple: dans les années 2000, une année avant la sortie du Viagra, on a vu des floppées d'article apparaître sur les problèmes érectiles masculins... Oh, le hasard, dis donc...

Quelle que soit l'agence qui bosse dans ce cas-ci, je ne voyais qui pouvait avoir engagé cette vague, si ce n'est une ou des boîtes de l'agrobiz industriel, secteur qui a tout intérêt à vendre de la viande de laboratoire et de la fausse viande végane, car cela leur procure des méga-marges comparé à ce que l'élevage leur apporte.

Ils jouent avec le feu car en jouant sur les émotions, ils réveillent un sentiment religieux, quasi mystique. Cela se double d'une polémique qui prend des allures de politique. Du politique sur du religieux, on arrive à du fanatisme. Quand j'entends certains véganes, j'ai l'impression d'entendre mes camarades trotskyistes d'il y a 40 ans, prêt à lyncher les contradicteurs, sans émotion. Comment ceux qui ont joué avec des allumettes vont-ils éteindre ce feu?

En attendant ma propre recension du livre de dame Porcher, lire la transcription du commentaire de Pierre Hivernat sur France Culture

ou l'écouter (3 minutes):

 

Ceux parmi vous qui sont encore plus curieux l'écouteront dans l'émission "la Terre au carré" sur France-Inter, le 23/9/19: "Bien-être animal : un autre regard sur la cause animale" - plus particulièrement minute 2 jusqu'à la minute 11; minute 16 à 18; minute 21 à 29.

 

 

J'écoute souvent cette émission, mais j'avais zappé celle-ci car le contenu "cause animale" me promettait d'entendre des manifestations d'esprits malades d'une société malade, qui parle des animaux comme de ses propres enfants. Tout étant confus, on ne sait plus où se situe l'humain en nous.

Je résume ma posture: si j'étais la schtroumpfette, je vivrais sans argent, sans travail, sans contraintes, mon seul ennemi serait un imbécile du nom de Gargamel. Je ne mangerais que de la salsepareille. Mais je n'habite pas Schtroumpfland, je vis dans le réel.

Si je refuse l'élevage, où trouverai-je le fumier pour mon potager? où le cuir? Comment pourrait-on regénérer les sols de nos immenses paysages? Si je refuse la mort des animaux, comment accepterais-je la mort d'êtres chers? Si j'étais logique, je devrais alors aussi empêcher les animaux de s'entretuer. Un exemple: avez-vous lu la description de la sanglante guerre que se mènent les princesses abeilles lorsqu'il s'agit de prendre la place de la reine? Si je refuse cette mort d'ailleurs, ne refusé-je pas la vie en même temps? Quand j'ai compris que si je continuais à refuser les produits animaux, vu ma biochimie et vu l'état où j'étais, je raccourcirais ma vie de nombreuses années, en pourrissant les dernières années qui me resteraient, il ne m'a plus été difficile de penser mon rapport à l'animal dans mon assiette.

J'ai pensé ces problèmes quand j'ai quitté le monde végé pour revenir à plus d'omnivorisme. Je suis très étonnée que la société française, brillante et critique par essence, ne se pose pas plus ces questions-là et répète comme un perroquet des discours animalistes dignes d'un enfant de dix ans. Oui oui même ce cher Mathieu Vidard, si fin pourtant. Eh oui, quand on allume l'émotion, la réflexion disparaît chez les meilleurs. J'ose dire ici ce que j'entends en voix off lorsque j'écoute des interventions similaires: "mais t'as quel âge?". J'y peux rien, ça vient tout seul et ça me fait sourire. C'est comme un refrain, et c'est vrai que je leur trouve une immaturité dans le sujet qui décontenance.

Bref, j'ai écouté aujourd'hui pour ce billet. Passionnant d'entendre une si fine intelligence qui ose parler de "forces de vie" dans une émission scientifique. Merci Jocelyne Porcher.

Amusant d'entendre comme l'animateur est gêné dans ses questions tant il semble convaincu de la justesse du discours végane - discours qu'il ne semble pas avoir questionné. C'est donc un uniforme chez France-Inter de se dire végane? Je pourrais lui renvoyer son émission en remplaçant ses termes "végane" et "L114" par "scientologie", il se réécoutera tout aussi gêné. Bien sûr cher Mathieu, ils ont raison quand ils dénoncent les abattoirs, mais les scientologues ou Marine Lepen ont aussi raison dans certains énoncés. Un énoncé ne suffit pas à définir une vision globale saine, voyons. Et d'ailleurs cela fait 50 ans qu'on dénonce la boucherie industrielle, pourquoi ne pas avoir écouté avant?

Présentation de l'éditeur

Sur le site des éditions Le bord de l'eau:
L'ouvrage met en évidence la collusion d'intérêts historiques et actuels entre la science, l'industrie et la « cause animale » laquelle renvoie de ce fait à tout autre chose qu'à la cause des animaux.

Pour le bien des animaux, celui de la planète et pour préserver notre santé, il faudrait de toute urgence renoncer à l’alimentation carnée voire à tous les produits animaux et, en clôturant dix mille ans de vie commune avec les vaches et les brebis, librement consentir à une agriculture sans élevage. Après des décennies de silence médiatique et politique sur la violence industrielle contre les animaux, pourquoi cette soudaine prise de conscience ?

C’est en reprenant le fil de l’industrialisation de l’élevage depuis le XIXe siècle et ses liens historiques avec la « cause animale » que l’on peut comprendre la situation actuelle et le développement des start-up de la « viande propre », amie des animaux et des milliardaires. La science et l’industrie, aujourd’hui comme hier, concoctent pour nous « un monde meilleur ». Sommes-nous bien sûrs qu’il correspond à nos désirs ?


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