taty lauwers

cuisinez selon votre nature

en quête d'un devenir-soi nutritionnel

  Ce n'est pas réseaunable!

3.11 La mouvance végane aurait-elle pris comme un feu de forêt sans les régies publicitaires que l'on appelle "réseaux sociaux"? En particulier chez les jeunes, hyperconnectés, qui sont la majorité des amateurs de ce mode alimentaire qui équivaut à du végétarisme sous famine.
Billet de la série de la semaine sur le végé extrême
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Que j'aimerais être historienne dans cent ans, et disposer d'assez de recul pour comprendre ce qui nous advient aujourd'hui.

Il y a 20 ans, à ma période macrobiote/végane, on devait être singulièrement passionné pour découvrir ce monde: trouver les bouquins, passer de longues heures à les lire attentivement, s'inscrire à des stages, faire des kilomètres le soir pour assister à une conférence, assister à des débats animés.

Aujourd'hui, les internautes recoivent la becquée sans sortir de leur fauteuil. Plus besoin d'être passionné par le sujet. Et c'est peut être là que le bât blesse: jeter des vidéos choquantes sur la condition animale en pâture au péquin qui n'a rien demandé équivaut à le gifler. Réaction émotive de sa part, bien sûr. D'autant plus proche de la sensiblerie que ce spectacteur n'a peut être aucun questionnement préalable sur l'agriculture, et encore moins sur la condition humaine, ce qui doit précéder tout question sur le destin animal. Il reçoit tout ça brut de décoffrage. Toute discussion sur le sujet de son choix végane devient brûlante, sujette à polémiques et à claquement de portes.

En outre, les régies publicitaires ont survalorisé l'image, on finirait pas croire que l'image est le réel. Magritte l'avait pourtant peint: "ceci n'est pas une pipe". Son discours était simplissime, si je reprends ses mots dans une entrevue radio (et non les interprétations d'art postérieures): "je peux peindre une belle pipe, elle n'en sera jamais une, elle n'en est que le reflet". Le péquin en question va croire la star en vue qui s'annonce végane, le gourou qui vante le véganisme, l'acteur qui... Bref, il va croire sur parole des personnes dont il ne peut pas évaluer le quotidien réel, qu'il ne cotoye pas. Qui sait si ces mangeurs ne supplémentent pas de 20 potiquets tous les matins (ce qui est très, très courant), dont des hormones surpuissantes. Qui sait s'ils mangent vraiment végane, et pas seulement végétarien avec des oeufs et des insectes (vous voulez des noms connus? on les connaît! hihi). Qui sait s'ils ne se prétendent pas véganes par conformose à leur milieu médiatique, mais s'enfilent des hamburgers en cachette? Comment je le sais? Pas diff': interrogez les vieux de la vieille du véganisme/crudisme américain, ils sont souvent plus honnêtes que la moyenne des humains. Plein de défauts chez nos amis cow-boys, mais une forme janséniste de confession qui nous aide à piger les coulisses de l'exploit végane.

Et enfin, où l'internaute lambda prendrait-il des avis contradictoires? Des livres? Vous voulez rire! Les lecteurs assidus comme moi, les rats de bibliothèque, oublient parfois que les jeunes générations n'ont plus que le réflexe internet. Or, ils sont la majorité des amateurs véganes du jour (60% de moins de 35 ans, selon les enquêtes - normal, ce mode alimentaire leur sert de repère identitaire, la quête que nous avons tous poursuivi, jeunes). Les plus fiers se renseignent sur wikipedia. M'enfin, les gars, ce n'est pas une encyclopédie, on peut y écrire ce qu'on veut! "J'ai lu sur internet" dans la bouche d'un jeune est aussi drôle que "j'ai vu à la télé" chez les personnes du 3ème âge, qui vénèrent encore ce medium.

Des blogs indépendants? Je pouffe encore, les gafam nous placent en treize millième page des recherches, depuis qu'ils ont phagocyté l'internet libre de nos premières heures. L'internaute lambda va donc chercher contradiction ou confirmation dans l'aquarium que ces mêmes gafam ont organisé: il va tourner en rond, car il trouvera confirmation au principal et de rares contradictions, généralement hystériques. Il sera tout ébaubi lorsque, consultant un pro de la nutri après 6 mois, il découvrira qu'il s'est niqué la digestion, le système enzymatique, l'harmonie hormonale, etc. Et entendra que "désolé, m'sieur, vous faites partie des 90% de mangeurse inadaptés au végé extrême. Même si vous remangez omnivore, je peux vous aider à faire avec, mais vous avez désormais la physiologie d'un anorexique, on ne peut pas revenir à votre état antérieur".

C'est triste? Mais je ne pleure même pas: nous avons tous été à l'école, nous avons un cerveau opérationnel. Je ne peux forcer ce fameux internaute lambda à procéder à des recherches, ce n'est pas le hobby de tout le monde. Mais dans cas, qu'il n'offre pas son corps et sa santé à des affabulateurs! La toute première réaction éduquée serait de se dire: "tiens, intéressant! Quel peuplade a-t-elle donc prospéré en végane?" La réponse est rapide: aucune, les jaïns meurent en moyenne à 50 ans; même au Bhoutan, pays boudhiste, on ne mange pas végane. Cette réaction ne s'appelle même pas "une recherche". C'est une petite dynamique dans les circonvolutions du cerveau, à la portée de tous, qui prend 2 minutes.

On continue avec les calembours pourris comme celui du titre: "Il faut réseau garder!". Où j'entends par "réseau" le vrai réseau de relations directes, les réunions d'informations avec des pros (ça s'appelait une conférence, avant), le filet de sécurité que constituent les livres fondamentaux à l'ancienne (ici: Kousmine, Masson, Passebecq, Dextreit ainsi que les livres de nutrition tout à fait classiques d'un professeur Lederer), et enfin le riche tissu de nos traditions, dont tout n'est pas à jeter: qu'on fait nos aïeux, ce qui leur a réussi,que font encore les peuples premiers avec succès. Je reviens à mes trois critères de réflexion en nutri: qu'en dit la science, qu'en dit le terrain (observez! interrogez!) et qu'en dit la tradition (étudiez l'histoire alimentaire). Avec un soupçon de bon sens et de discernement en sus, vous êtes prêt à vous forger une vraie opinion. Et à ne pas vous laisser emporter par de grandes vagues irrationnelles qui risquent de vous laisser pantois, épuisé, sur le sable, dans quelques mois. Vagues qui ont beau jeu sur le net, piège à gogos par excellence.

Pour aller plus loin, pour un os à ronger sur l'illusion digitale, un petit retour à mes chéris comme Michel Tournier :


Pour remettre en perspective mes termes un peu carrés sur les réseaux sociaux, imaginez-moi en madame Mado dans les tontons flingueurs :