25.9.25 Profanes, nous sommes nombreux à vouloir chercher dans pubmed l'une ou l'autre étude. Petite leçon de chose: ne pas se limiter au titre ni à l'abstract, mais fouiller et croiser les sources.
Profanes, nous sommes nombreux à vouloir chercher dans pubmed l'une ou l'autre étude. Petite leçon de chose: ne pas se limiter au titre ni à l'abstract, mais fouiller et croiser les sources.
Je lis chez le professeur Joyeux sur fb (cancérologue):
"Une étude a démontré la supériorité du modèle méditerranéen, dans une forme appauvrie en glucides (“low-carb”), et enrichie en lipides polyinsaturés (noix ajoutées au cours du suivi), par rapport à un régime appauvri en graisses. Bien sûr l’apport calorique est équivalent, seule diffère la répartition des différents macronutriments. Le nombre de patients (278)et la durée de l’étude (18 mois), avec un suivi nutritionnel précis et fréquent (entrevue mensuelle avec les nutritionnistes) donnent une excellente valeur à cette étude.
Les résultats ne laissent pas de place au doute : le modèle méditerranéen “low-carb” a permis de diminuer la graisse hépatique de 81,5 % en moyenne, contre 33,4 % en moyenne dans le cas du régime appauvri en graisses. En outre, ont été améliorés de façon bien plus marquante les HDL, LDL, triglycérides, la glycémie, la pression artérielle, et les risques 𝐜𝐚𝐫𝐝𝐢𝐨𝐯𝐚𝐬𝐜𝐮𝐥𝐚𝐢𝐫𝐞𝐬 et neurovasculaires au passage…"
C'est bluffant, non?
Eh bien non.
Etude: Gepner, Y. et al. The Beneficial effects of Mediterranean diet over low-fat diet maybe mediated by decreasing hepatic fat content. Journal of Hepatology. Apr 2019. Full text sur www.journal-of-hepatology.eu
Il faut aller chercher un commentaire pro sur cette étude, puisque, profanes, nous n'avons ni les capacités ni le temps ni la motivation pour la dépiauter. Nous avons rarement le budget pour acheter l'accès à l'étude entière, d'ailleurs (celle-ci est accessible). Comment juger alors?
C'est un de mes petits hobbies: vérifier les sources. C'en est presqu'amusant car dans *chaque* étude, les données sont référencées par une source X. qui, quand on la consulte, ne dit pas du tout ce qui est affirmé.
Le titre peut déjà nous signaler une vision peu précise: l'étude teste une diète méditerranéenne en low-carb, mais le titre vante la méditerranéenne seule "The beneficial effects of Mediterranean diet over low-fat diet may be mediated by decreasing hepatic fat content". Rigoureux? pfft.
Dans la réponse "Hepatic fat: Pathogenic trigger or passenger?", les auteurs qui commentent cette étude de Gepner et al. soulignent que la diminution de graisse hépatique est supérieure dans la branche LC **qui a aussi pratiqué de l'exercice physique** et pas dans la branche LC sans exercice.
Permettez-moi de reformuler l'annonce séduisante du début de billet : l'exercice physique bien mené permet de diminuer la graisse hépatique. Cela ne fait pas l'affaire des chercheurs qui, selon ce que j'ai compris, cherchent le mécanisme de fonte de graisse viscérale, mais cela vaut la peine d'être précisé.
NB. Je ne commente pas sur le contenu de ces diètes, toujours assez flou par rapport au nom de la diète. Par exemple, on ne sait si les 20 ou 60g de glucides de la branche LC sont des glucides nets ou totaux - ce qui change fort la donne.
Malgré le libre accès, je n'ai pas analysé le contenu de l'étude pour trois raisons:
1/ ce billet ne vise qu'à inviter à être plus curieux dans ce type de recherches
2/ je ne crois même plus aux résultats des études en nutrition, tant elles sont bourrées de biais cognitifs - pourquoi y passer du temps?
3/ je répète à l'envi depuis des années que, profanes, nous sommes démunis pour comprendre les tenants et aboutissants des études, pour juger le ranking des chercheurs ou du Journal, pour déceler s'il ne s'agit pas d'un énième cas de "publish or perish" ou de récolte de fonds.
Bref, profanes, nous avons besoin qu'un pro dépiaute pour nous. Si des esprits rigoureux comme Zoe Harcombe, Jérémy Anso, Ben Bikman ou Michael Eades ont fait l'analyse, je la relayerais.
Ghislaine Gerber, professeur de micronutrition, commente le billet dans son premier jet sur fb:
Félicitations pour cette analyse !! Et oui malheureusement les études sont trop souvent rédigées de telle façon qu’on peut leur faire presque dire une chose et son contraire ! Et quand on parle de Low Carb c’est tellement un fourre tout qui mélange des glucides à courte chaîne et à longue chaîne qui produisent des effets inverses dans l’organisme … la diète dite méditerranéenne est plus riche en fibres donc en carbohydrates à longue chaîne qui contribuent au maintien de ce que l’on appelle le glycocalyx ( barrière de longs filaments de polysaccharides ancrés en glycoprotéines dans les membranes lipidiques de nos cellules ) , alors que l’alimentation industrielle ultra transformée apporte excessivement de carb à courte chaîne qui affaiblissent ces barrières et donc l’immunité . C’est un peu comme les graisses on ne peut pas généraliser et on devrait distinguer la bonne représentation de toutes les sous familles de lipides qui font toute la différence quand bien proportionnées entre elles . Pour les glucides c’est un peu pareil . Donc low carb ne veut pas dire grand chose si on ne les différencie pas entre eux ! Ça expose à « jeter le bébé avec l’eau du bain » à vouloir drastiquement les réduire sans les différencier …
Dr Jérémy Anso, animateur du blog scientifique Dur à Avaler commente aussi, avec la maîtrise de celui qui passe ses journées à analyser la littérature scientifique:
J'ai regardé l'étude que tu cites et l'éditorial qui l'accompagne. Je dois dire que je me suis gratté la tête pendant un moment, devant lire, relire et rerelire le tout avec les graphiques et les analyses. Ils ont fait un truc vraiment alambiqué. Avec des subtilités. Permet moi de les détailler.
Le papier de 2019 (tu as mis le lien) est en fait une analyse secondaire d'un essai principal fait en 2017 où l'on évalue -comme tu l'as dit- une diète Low Fat (LF) et une diète méditerranéen modifiée avec moins de 40 g de glucides. Mais ils ont aussi divisé ces deux groupes avec ou sans activité physique ! On se retrouve donc avec 4 groupes (chaque alimentation, avec ou sans sport). La grosse différence entre l'étude de 2017 et de 2019 réside dans la mesure plus fine de l'évolution de la graisse intrahépatique. Notre bon vieux foie gras.
Et c'est là que je m'énerve un peu. Car les auteurs montrent bien une "supériorité" du groupe Med/Low carb sur la graisse intrahépatique (HFC)... de seulement 0,4%. 0,4% de mieux en Low Carb. J'ai vérifié, mais la pertinence clinique de cette différence statistiquement significative n'est pas franchis. Sauf que les auteurs claironnent abusivement de cet effet positif, car ils le corroborent avec plein d'autres calculateurs de risques. C'est vraiment capilotracté.
Mais dans les faits, les groupes ont bien été réparti aléatoirement selon l'activité physique. Et en fait, effectivement, on ne voit pas d'effet de l'activité physique au sein du régime Low Fat, mais un effet positif de l'activité physique... uniquement dans le cadre du régime Med/Low carb. C'est vraiment compliqué. Le sport potentialiserait les effets positifs du low carb, mais pas du low fat... En tout cas, l'étude Princeps (2017) ne montre aucune différence entre les deux diètes sur la graisse viscérale avec le sport, ou sans le sport (mais c'est quand même bien mieux avec le sport).
Bref, super compliqué comme travail où on tort les données un peu dans tous les sens et où l'on complique encore plus la chose avec une double randomisation à 6 mois de suivi par l'activité sportive. C'est d'ailleurs une limite de l'étude, et surtout une absence de suivi sérieux de qui a fait quoi (car la perte de HFC est surtout arrivé dans les 6 premiers mois... sans activité sportive contrôlé ni randomisé entre les groupes). Il y a quand une tendance non significative vers un effet plus marqué du sport sur la perte de graisse intrahépatique dans l'étude de 2019.
Finalement, j'ai du "enquêter" sur les chiffres avancés par le Professeur Joyeux, et c'est là qu'on rigole peut-être le plus. Car Joyeux a utilisé les chiffres d'une "graphical abstract" qui sont manifestement inventé pour l'illustration. Les véritables résultats de l'étude montre une baisse relative de 27% pour le régime Med/low carb contre 24% pour le low fat. La différence absolue est ridicule (0,4% pour de graisses en moins). Mais je n'arrive vraiment pas à m'expliquer pourquoi les auteurs ont utilisé des chiffres bidons dans l'abstract.
Donc Joyeux n'a même pas utilisé les chiffres du tableau, uniquement ceux de l'abstract visuel qui ne font référence à rien d'existant.
Bref, je m'arrête vraiment là, mais décidemment, on s'amuse bien en science de la nutrition !
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